Le 1er août 2021, Jean-René Junior Olivier, un homme noir de 38 ans, mourait à Repentigny lors d’une intervention du service de police de Repentigny. Ce matin-là, c’est sa mère, Marie-Mireille Bence, qui avait appelé le 9-1-1. Son fils vivait un grave épisode de détresse psychologique. Elle demandait de l’aide. Quatre ans plus tard, sa phrase continue de résonner : « J’ai appelé pour de l’aide, et on a tué mon fils. » À l’occasion de ce triste anniversaire, il vaut la peine de faire le bilan, honnêtement. Qu’est-ce qui a changé depuis? Et surtout, qu’est-ce qui n’a pas changé?
Rappel des faits
Peu après 7 h 30, des policiers sont dépêchés à la résidence familiale, rue de Niagara, pour une personne en crise armée d’un couteau. Selon le résumé officiel de l’intervention, les policiers ont tenté de dialoguer avec M. Olivier pendant une quinzaine de minutes et ont eu recours au poivre de Cayenne, sans parvenir à désamorcer la situation. Lorsque l’homme s’est dirigé vers eux, deux policiers ont fait feu. Les manœuvres de réanimation n’ont pas suffi. Jean-René Junior Olivier est décédé.
Sa mort a provoqué une onde de choc. Dès les jours suivants, des centaines de personnes se sont rassemblées lors de vigies et de sit-in devant l’hôtel de ville de Repentigny. Pour la communauté noire de la ville, ce drame n’était pas un événement isolé : il venait couronner des années de tensions et de plaintes pour profilage racial visant le service de police.
Ce qui a changé
Une reconnaissance publique, du moins en paroles. Sous la pression, la Ville a reconnu l’existence d’un problème. Un rapport commandé avait révélé que les personnes noires étaient environ trois fois plus susceptibles d’être interpellées par la police locale. La direction du service a admis que ces chiffres étaient difficiles à entendre, et un plan d’action pluriannuel a été adopté, prévoyant notamment un recrutement plus inclusif et de la formation pour les patrouilleurs.
Un rapport du coroner. L’enquête du coroner sur la mort de M. Olivier a recommandé que le service de police se dote d’armes dites intermédiaires — moins létales — et forme ses agents à leur usage, afin d’offrir une option entre le poivre de Cayenne et l’arme à feu lors d’interventions auprès de personnes en crise.
Une conversation nationale. Le nom de Jean-René Junior Olivier s’est ajouté à ceux qui ont nourri, au Québec, un débat de fond sur les interventions policières en contexte de santé mentale et sur le profilage racial. Ce débat a notamment porté sur les interceptions routières sans motif, dont la validité constitutionnelle est aujourd’hui examinée par la Cour suprême du Canada.
Ce qui n’a pas changé
Et pourtant, du point de vue de la famille et de la communauté, l’essentiel est demeuré intact.
Personne n’a été tenu responsable. En février 2023, le Directeur des poursuites criminelles et pénales a annoncé qu’aucune accusation ne serait portée contre les policiers, concluant que ceux-ci avaient des motifs raisonnables d’estimer que l’usage de leur arme était nécessaire à leur protection. L’identité des agents impliqués n’a jamais été rendue publique. Pour la mère de M. Olivier, l’absence de justice a constitué un second deuil.
La famille se bat toujours. Marie-Mireille Bence a intenté une poursuite civile de plus de 429 000 $ contre la Ville de Repentigny, reprochant au service de police une opération agressive à l’endroit d’une personne noire vulnérable qui avait besoin de soins, non d’une confrontation. Ce combat judiciaire se poursuit, des années après les faits.
Les plaintes de profilage continuent. Le drame n’a pas mis fin aux interpellations problématiques. Durant cette période, le Tribunal des droits de la personne a encore reconnu des cas de profilage racial visant le service de police de Repentigny. Sur le terrain, des citoyens noirs continuent d’exprimer les mêmes inquiétudes qu’avant 2021.
Aucune deuxième étude indépendante. C’est l’un des reproches centraux de LAKAY. À la veille du quatrième anniversaire de la mort de M. Olivier, l’organisme a de nouveau réclamé de la Ville qu’elle commande sans délai une deuxième étude indépendante sur le profilage racial. La première étude datait de 2021; depuis, aucune évaluation indépendante n’est venue mesurer si les actions annoncées avaient produit des résultats réels. Sans données, comment prétendre que la situation s’est améliorée?
Une mort qui ne sort pas de nulle part
Pour comprendre pourquoi la communauté noire de Repentigny a réagi si fortement, il faut replacer ce drame dans son contexte. La mort de Jean-René Junior Olivier n’a pas surgi dans un ciel serein : elle est survenue après des années de plaintes, de décisions de tribunaux et de témoignages accablants concernant le profilage racial exercé par le service de police local. Des enseignants, des pères de famille, des enfants même avaient déjà été interpellés, fouillés ou soupçonnés sans raison valable. LAKAY avait d’ailleurs documenté cette accumulation dans son rapport « Inertie municipale face au profilage racial à Repentigny de 2017 à 2021 » (voir notre page de référence sur le rapport).
C’est ce qui explique la double lecture du drame. Pour les autorités, il s’agissait d’une intervention tragique mais légale auprès d’une personne armée en crise. Pour la communauté, il s’agissait du point culminant prévisible d’une relation abîmée entre une police et une population qu’elle percevait comme suspecte par défaut. Ces deux lectures ne s’excluent pas totalement : on peut reconnaître la difficulté réelle d’une intervention et affirmer, en même temps, qu’un système mieux conçu — avec de vraies équipes de crise en santé mentale et sans profilage — aurait pu mener à une autre issue.
Un bilan en demi-teinte
Quatre ans plus tard, le bilan tient en une tension inconfortable : il y a eu des mots, des plans et des rapports, mais peu de preuves de changement mesurable. Un plan d’action ne vaut que par ses résultats. Des recommandations ne valent que si elles sont appliquées. Et la confiance d’une communauté ne se rebâtit pas par des communiqués, mais par des actes vérifiables.
LAKAY continue de porter deux demandes claires : une deuxième étude indépendante pour mesurer honnêtement l’évolution du profilage racial à Repentigny, et la fin des interceptions routières sans motif, reconnues par les tribunaux comme une porte d’entrée du profilage. Tant que ces demandes resteront sans réponse concrète, la question posée par la mère de Jean-René Junior Olivier restera, elle aussi, sans réponse.
Se souvenir, et agir
Se souvenir de Jean-René Junior Olivier, ce n’est pas seulement honorer une mémoire. C’est refuser que sa mort devienne une statistique de plus. Si vous ou un proche avez vécu du profilage racial, ou si vous souhaitez appuyer les démarches de la communauté, vous n’êtes pas seul.
LAKAY
818, rue Notre-Dame, bureau 202, Repentigny (Québec)
Téléphone : 514 532-0484
Site web : lakaymedia.org
Facebook : facebook.com/lakayrepentigny
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