Suze Youance entre Haïti, Québec et les sciences

La couleur, leur sexe, doublé d’un manque d’accompagnement de leurs parents, eux aussi  en pleine intégration, les filles des communautés noires doivent surmonter d’énormes barrières pour réussir, notamment en science.  La construction d’une communauté forte s’impose donc pour renverser cette situation, recommande l’experte en génie parasismique, Docteure Suze Youance.

Elle était invitée samedi à une conférence virtuelle sur le « Leadership noir au féminin » à l’initiative de Lakay média, dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs.

S’adressant à des jeunes filles majoritairement d’origine haïtienne, l’ingénieur Suze Youance trouve inadmissible de demander à des jeunes (filles ou garçons) qui sont nés au Québec de s’intégrer dans leur propre pays, de prendre leur place, comme s’ils étaient des étrangers.

 « Mes enfants sont nés ici, mais on va toujours leur demander d’où ils viennent. Nous autres adultes d’origine haïtienne, nous pouvons porter le poids (négatif) d’Haïti dans les médias. Mais c’est inadmissible de faire porter ce poids à des enfants qui sont nés ici au Québec », condamne-t-elle.

Cela constitue un fardeau sur leurs épaules, notamment les filles en raison de leur sexe, et complique davantage leur orientation vers un domaine professionnel. Tout cela, parce qu’ils sont noirs, estime  l’animatrice de télé.

 « C’est une crainte qui se développe. Souvent les jeunes ont peur d’aller de l’avant. Ils ont comme l’impression qu’on va toujours leur reprocher d’avoir mal fait quelque chose, alors que tout le monde, Blancs ou Noirs, est sujet à l’erreur. Ce n’est pas parce qu’on est Noir qu’on doit nécessairement porter tout le poids de notre haïtianité »- Suze Youance

Conversation avec les filles

 Mme Youance détient un doctorat en génie de construction de l’École de Technologie Supérieure (ETS). De son parcours, elle  puise des éléments qui puissent inspirer confiance à ces jeunes filles vivant à Montréal-Nord, afin qu’elles arrivent à prendre leur place.

« Pour relever ces défis, vous devez arrêter de vous comparer individuellement. Vous devez vous dire: Qu’est-ce que je veux? Quelle est mon implication auprès de ma communauté?  Vous devez participer aux différentes activités qui se déroulent au CEGEP, à l’Université et aller vers les autres. », conseille la Dre Youance au plus jeunes.

Cela fait partie, selon elle, du processus d’intégration. Par ailleurs, Mme Youance  constate une volonté de faire changer les choses en ce qui concerne l’intégration des Noirs, depuis la mort de Georges Floyd.

 « Beaucoup d’institutions ont développé des programmes post-Floyd pour une meilleure intégration. Il faut s’appuyer sur ce Momentum. Il y a des perspectives qui vont s’ouvrir. Il faut être prêt à embarquer dans le train de ces nouvelles perspectives, de cette nouvelle chance qu’on veut accorder.» croit-elle.

La situation des parents

Diplômée de l’Université d’État d’Haïti (UEH) en génie civil, Mme Youance se souvient de l’accompagnement de ses parents en comparaison au  système éducatif  et la réalité des parents  ici au Québec.

Elle observe une réalité totalement différente dans la province : une sorte de relâchement dû à la situation délicate que vivent ces parents qui sont eux aussi dans un processus d’intégration.

Ne disposant donc pas des informations nécessaires, ces derniers ont du mal à orienter leurs enfants sur le plan professionnel, déduit la chargée de cours à l’ETS.

« Nous devons travailler pour construire une communauté forte. L’idée est d’accompagner les parents, les informer sur les différents programmes disponibles au CEGEP et à l’Université», propose Mme Youance.

Un accompagnement particulier

En sa qualité d’ambassadrice de l’ETS, elle s’engage à proposer au comité Équité, diversité et inclusion de cette institution d’organiser des rencontres guidées pour les jeunes filles noires, afin de leur présenter de plus près la profession du génie.

« A L’ETS il y a des a des activités comme ‘Fan de sciences’ et ‘Les filles et les sciences’ qui visent à orienter le sexe féminin vers le génie, sans oublier les portes ouvertes. Cependant, l’information n’arrive pas toujours auprès de notre communauté.», informe l’ambassadrice.

De l’audace pour réussir

En créole, dire à quelqu’un qu’il est audacieux, est la pire insulte qu’on puisse lui adresser, explique Suze Youance à ses auditrices québécoises d’ascendance haïtienne.

 Mais pour réussir au Québec, on doit faire preuve d’audace dans le bon sens du terme, souligne-t-elle à leur attention, en leur retraçant son parcours de professionnel qui témoigne d’une véritable rage de réussir.

 Petite fille, elle rêvait de devenir une grande couturière, ayant grandi dans l’atelier de couture de sa maman.

Après ses études secondaires, elle s’est présentée au concours d’admission de la Faculté des sciences de l’HEH.  Sur les 120 postulants retenus, dont seulement 5 femmes, elle occupait la 14e place.

Devenue ingénieur civil, Suze décide d’immigrer au Québec en 2006, laissant derrière elle un emploi alléchant, ce qui lui a valu les critiques les plus acerbes de ses proches amis.

Avec son diplôme d’ingénieur obtenu en Haïti, elle arrive à se faire accepter à l’Ordre des ingénieurs du Québec, sans passer le test prévu à cet effet, grâce à ses expériences et compétences acquises dans le métier.

A l’ETS, elle fait sa maîtrise en 2010 et son doctorat en 2016 dans le génie parasismique.

« La décision d’immigrer au Québec n’était pas facile pour moi. Certains amis considéraient ce choix comme une stupidité. »

Mais je voulais me donner une autre chance de me spécialiser en génie parasismique, pour comprendre comment des structures en Haïti pourraient résister à un éventuel tremblement de terre.  J’ai fait ma soutenance de maîtrise quelques jours après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010”, retrace-t-elle.

En dépit de ses responsabilités familiales, elle a persévéré dans ses études, voulant offrir à ses enfants un modèle de réussite.

« J’ai deux enfants. Ma fille est née pendant la maîtrise et mon fils, pendant le doctorat. Mais j’ai un conjoint génial et une sœur extraordinaire qui m’ont rendu la tâche moins pénible », se réjouit-elle.

Se souvenant de son parcours difficile et de la bienveillance de sa directrice de recherche à son égard, Suze Youance tend sa main secourable aux jeunes filles noires pour les aider à prendre leur place.

L’École de Technologie Supérieure (ETS) est affiliée à l’Université du Québec à Montréal (UQUAM).  Quant au nombre de diplômés en génie, elle se classe au 2e rang des écoles de génie au Canada, et forme 25% des ingénieurs du Québec.

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