Québec: les barrières à devenir policier pour les Noirs

Nage papillon, nage dauphin, nage habillée, David (non fictif), en dépit de la réussite avec succès de ses 47 cours en Technique policière (TP) ne peut intégrer l’École nationale de police du Québec (ENPQ) parce qu’il a loupé, par huit secondes, un de ces  tests de natation au Collège de Maisonneuve où il étudie actuellement.

Il a intégré ce Collège, qui n’exige pas de test de natation à l’entrée, contrairement à Ahuntsic, justement pour échapper à cette épreuve.  Toutefois tous les collèges dispensent un cours de natation en TP et David échoue ses premières tentatives en hiver 2016. Il entre dans un programme de rattrapage l’année d’après.

«J’ai réalisé que ce n’était nullement le cas. Les élèves présents à ce cours étaient les plus talentueux de ma classe, des fanatiques de ce sport qui voulaient avoir des heures additionnelles avec leurs amis.», dénonce l’aspirant policier.

Mais 20 fois sur le métier, il remet l’ouvrage. David prend des cours privés en natation, s’entraine à l’école  pour le prochain test qu’il rate par huit secondes. Et le couperet est tombé: son enseignante lui annonce que la prochaine fois qu’il échoue, ce sera la dernière.

Le stress et l’anxiété, qui l’habitaient depuis, l’affectent tellement qu’il perd 14 livres en un rien de temps.

« Je ressentais constamment la pression de devoir devenir un adepte nageur alors que j’avais appliqué pour devenir policier.», dit-il.

« Savoir nager n’est pas du tout une compétence essentielle reliée au travail policier. », note  Alain Babineau, Sergent d’état-major retraité de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et défenseur des forces de l’ordre et de la justice sociale et qui soutient le jeune d’origine haïtienne avec Pierre-Richard Thomas de Lakay média. 

Ballotage

Mais pourquoi, les collèges exigent cette qualification pour obtenir un diplôme en TP ? Maisonneuve nous renvoie au ministère de l’Éducation supérieure, tandis que l’ENPQ dit s’appuyer sur ses partenaires que sont ces collèges.

« C’est le Ministère qui établit les compétences à atteindre; les cégeps déterminent les cours qui permettront d’atteindre les compétences et l’évaluation des apprentissages dans le cadre des différents cours.», nous indique par courriel Céline Bisson  des services de communications du Collège de Maisonneuve.

Mme Bisson affirme par ailleurs que l’École nationale de police du Québec « exige également la réussite du cours de natation. »

En fait, à l’ENPQ, un total de 3 heures et 15 minutes sont consacrés au volet de sauvetage en milieu aquatique.

Cette formation non éliminatoire est donnée par un formateur certifié par Sécurité Nautique Québec, et axée sur l’utilisation de bouées et de procédures sécuritaires ne requérant pas aux étudiants de sauter à l’eau.

« Nous ne soumettons pas les candidats à un test de natation. », informe Andrée Doré, porte-parole de l’ENPQ qui dit, en ce sens, faire confiance aux « partenaires collégiaux qui sanctionnent ce programme. »

Déconseillé par la CNESST

Les programmes d’études menant au diplôme d’études collégiales (DEC) en formation technique sont conçus notamment pour répondre aux exigences du milieu du travail nous dit le ministère.

« Un des éléments de cette compétence consiste à savoir nager en respect des standards prescrits par le programme d’études.», indique Bryan St-Louis, porte-parole du ministère de l’Éducation.

  «Cet élément s’inscrit dans les attentes des diverses organisations policières où le candidat sera appelé à travailler. », ajoute-il.

Or, en suivant les directives de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail du Québec (CNESST), la politique du SPVM qui encadre les interventions aquatiques interdit explicitement à ses policiers de se lancer à l’eau pour sauver une victime de noyade potentielle.

Le Collège de Maisonneuve semble ouvert à modifier son cursus ou l’adapter tout au moins. Mais ce Cégep qui applique le programme du gouvernement en matière de formation semble avoir les mains liées.

 « Ceci dit, le point que vous soulevez est intéressant et demandera peut-être réflexion au Ministère afin que les corps policiers soient davantage représentatifs de la société dans laquelle nous évoluons.», commente la porte-parole du Collège, Mme Bisson

Les services de police et les Cégeps offrant le programme de techniques policières disent qu’ils n’arrivent pas à recruter les jeunes issues de la diversité parce que ces derniers ne veulent pas faire carrière comme policier.

«C’est totalement faux !», peste l’ancien agent de la GRC Alain Babineau, de race noire.

S’exiler pour devenir policier

Il y a plus d’une trentaine d’années il a dû s’exiler hors Québec afin de pouvoir réaliser son rêve de devenir policier. Il a échoué plusieurs tentatives d’intégrer la Sûreté du Québec (SQ) ou encore le SPVM.

Sans trop grandes barrières il accède à la police provinciale de l’Ontario au sein de laquelle il est resté deux ans avant de faire le saut à la GRC.

« Durant mes 30 années dans les forces de l’ordre j’ai rencontré plusieurs policiers noirs originaires du Québec, qui comme moi-même, ont dû s’exiler de la province à cause du caractère excessivement homogène des services policiers québécois.», se souvient-il encore aujourd’hui.

De victime de profilage à policier

C’est encore le cas aujourd’hui avec le jeune Stanley Jossirain qui avait fait les manchettes dans les médias en raison de nombreuses dénonciations pour profilage racial contre la police de Repentigny qu’il avait faites.

Depuis près de deux ans maintenant, il étudie en TP en Ontario afin de devenir policier.

« À la suite de mon expérience avec la police, je me suis dit : porter plaintes  ne sera pas suffisant. Je me suis dit, pourquoi ne pas rejoindre la force policière et tenter de changer les choses de l’intérieur et encourager les autres à le faire. »– S. Jossirain qui a environ 8 plaintes contre la police.

Pourtant, avant ses mésaventures avec les forces de l’ordre, il voulait devenir ambulancier.  Stanley Jossirain n’écarte pas la possibilité de travailler au Québec comme policier, mais « pas à Repentigny », dit-il.

Après sa formation en TP en Ontario, le jeune aspirant policier va devoir suivre d’autres cours au Collège Ahuntsic s’il veut exercer dans la province. Comme David, il n’est pas un adepte de la natation, ce qui constitue des freins à sa pratique au Québec.

LaKay Média, qui accompagne ce jeune aspirant policier qu’est David,  demande à la Commission des droits de la personnes (DPDJ) d’enquêter sur l’effet discriminatoire du test éliminatoire au volet de la natation pour les jeunes qui veulent faire carrière dans les services policiers, et l’éliminer du programme.

L’organisme demande aussi que la CDPDJ ordonne l’octroi à David du diplôme d’étude collégiale en techniques policières.

Des études aux États-Unis ont montré une disparité raciale significative dans l’utilisation des tests de natation dans la formation et l’emploi.

Dans plusieurs villes américaines, la police et les pompiers ont abandonné depuis des décennies le test de natation comme condition d’admission après que les données ont eu démontré que les recrues afro-américaines échouaient au test à un taux disproportionnellement plus élevé, souvent en raison de facteurs socio-économiques et culturels.

Bien que les cours de natation soient un rite de passage pour la plupart des enfants canadiens, des études démontrent que les jeunes issues de la communauté noire et celles issues de l’immigration sont moins susceptibles d’apprendre à nager ou à nager comme loisir.

Le Québec est la seule province au pays qui requiert la réussite de compétences en natation afin d’accéder à la profession policière. Au Canada, les tests de natation ne font plus partie des programmes de formation policière depuis plus d’une décennie en moyenne.

Ils ont dit

« Les gens me disent de m’en aller en Ontario ou dans la GRC ou je pourrais devenir policier sans avoir à savoir nager ! Mais, je ne veux pas m’exiler du Québec pour accomplir mon rêve de carrière. Le Québec c’est ma province ! » dit David.

« Si le gouvernement est sérieux dans ses efforts d’accroitre la diversité dans la fonction publique québécoise, voici une opportunité pour lui d’éliminer une barrière afin d’ouvrir l’accès à la profession policière pour les jeunes issues des communautés noires. Lorsqu’on peut on veut et lorsqu’on veut on doit ! »- Pierre-Richard Thomas, directeur de Lakay Média.

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