Mois de l’histoire des Noirs: « un temps d’arrêt »?

Un « temps d’arrêt, de réflexion » pour nous recentrer, nous ressaisir et  provoquer ce « coude-à-coude » nécessaire afin de constituer une force noire, c’est ce que plaident, entre autres, trois femmes noires, Carla Beauvais, Dorothy Rhau et la Dre Absa Diallo lors d’une conférence débat autour du « leadership noir au féminin » à l’initiative de Laka média.

Lors de cette conférence virtuelle diffusée en direct sur plusieurs plateformes numériques à l’initiative, les invitées ont souligné les avancées enregistrées dans la lutte tant au niveau provincial que fédéral mais aussi les ratés.

 Elles ont insisté également sur la nécessité pour les membres des communautés noires de mieux s’organiser pour mieux se protéger, invitant le gouvernement de Justin Trudeau à adopter des mesures plus concrètes pour garantir à ceux-ci un avenir meilleur.

Les trois intervenantes s’accordent toutes pour affirmer que des progrès en matière de représentation féminine noire dans différentes sphères de la société, notamment sur le plan politique, ont été enregistrés.

De Michaëlle Jean, gouverneure générale du Canada à Dominique Anglade, première cheffe du Parti libéral du Québec en 150 ans d’existence, en passant par Yolande James, première femme noire à accéder au Conseil des ministres du Québec, les invitées admettent que beaucoup d’efforts ont été faits durant les dernières années pour intégrer les femmes noires dans la vie politique.

Cependant, la route est encore longue, estiment-elles.

« On a vu des femmes noires qui se sont démarquées tant au niveau provincial que fédéral. C’est bien. Mais il y a encore du travail à faire. Par exemple, il y a des femmes qui se sont présentées aux dernières élections, mais qui n’ont pas reçu le soutien de leurs partis. Ce n’est pas fini. On doit continuer à travailler pour prendre notre place au Québec et au Canada », recommande Dorothy Rhau, Pdg chez Audace féminin-Salon international de la Femme noire.

Pour sa part, Docteure Absa Diallo croit que la lutte doit continuer au niveau notamment de l’équité salariale et de la reconnaissance.

« Il y a des femmes noires qui ont accompli des choses extraordinaires. Mais jusqu’à présent, on ne reconnaît pas leurs réalisations. Nous devons faire des efforts en ce sens pour encourager nos jeunes qui sont l’avenir de demain. On doit leur donner une image positive pour qu’ils sachent que les portes sont ouvertes devant eux, et qu’ils peuvent avancer sans crainte », encourage la vice-présidente du comité des usagers à l’hôpital Santa Cabrini.

Carla Beauvais qui évolue dans le secteur médiatique, juge, à son tour, qu’il y a un manque de représentation non seulement des femmes noires, mais des femmes en général dans ce milieu.

Cependant, déplore-t-elle, les femmes noires y font face à un double frein.

« Il y a un double frein pour les femmes noires dans les médias. Depuis des années, on voit les mêmes personnes, les mêmes visages dans nos petits écrans. », observe la chroniqueuse.

Mme Beauvais évoque les évènements de l’été 2020 survenus aux Etats-Unis avec l’assassinat crapuleux de Georges Floyd comme une sorte d’élément déclencheur d’une prise de conscience des enjeux médiatiques, et observe une certaine ouverture qui en résulte dit-elle.

Elle souhaite qu’on exploite cette fenêtre pour travailler sur l’objectif qu’on se donne en tant que média.

L’Affaire Camara, une autre raison de poursuivre la lutte

Après les événements de 2020 aux États-Unis, l’affaire Camara vient secouer le Québec et tout le Canada. « C’est choquant, déplorable », s’insurgent les intervenantes.

Cependant, se désolent-elles, ce cas ne sera pas malheureusement le dernier.

« Tout doit partir de la reconnaissance du racisme systémique au Québec, et ça doit commencer par le gouvernement. Sans cette reconnaissance, on ne sera pas en mesure d’attaquer les vrais enjeux tels que le profilage racial. », soutient Dorothy Rhau.

Quant à  Carla Beauvais, elle croit que tout le monde peut faire des erreurs. Cependant, tranche-t-elle, quand un policier est clairement identifié dans des actes répréhensibles, il doit répondre de ses actions.

« Un exemple doit être tracé dans l’Affaire Camara.», revendique Carla Beauvais

Faut-il continuer à célébrer le Mois de l’histoire des Noirs?

Les actions pour l’intégration totale des communautés noires ne doivent pas se limiter à un mois de l’année.  Elles doivent être quotidiennes et permanentes, estiment les invitées.

« Ce n’est pas juste au cours du mois de février qu’on doit se mobiliser. On fait partie de la société québécoise. Il faut que la question des Noirs soit omniprésente. »- Dorothy Rhau.

Pour Carla Beauvais, la mobilisation et la sensibilisation à la question des Noirs se font 12 mois par année. Ce qui est particulier, selon elle, c’est le focus qui se met sur le Mois de l’histoire des Noirs.

« Au cours du Mois de l’histoire des Noirs, il y a  des campagnes médiatiques. Il y a cette réceptivité des médias durant ce mois qui en parlent un peu plus. Mais au niveau des communautés, on ne doit pas attendre le mois de février pour être fier de qui on est, et de ce qu’on fait » plaide Mme  Beauvais

Absa Diallo, de son côté, souhaite que le flambeau de la mobilisation reste allumé tout au cours de l’année.

« Pendant le Mois de l’histoire des Noirs, les gens pensent, mais après, ça redescend. Il faut faire en sorte que ça soit maintenu. Il faut des activités en permanence. », suggère-t-elle.

Les intervenantes émettent également le vœu que le Mois de l’histoire des Noirs soit un temps d’arrêt, un moment de pause, de recul et de bilan pour les membres des communautés noires, afin de mettre en commun leurs forces, de se serrer les coudes, pour mieux se protéger.

Elles dénoncent la jalousie, la calomnie, les divisions qui rongent les communautés noires, les querelles entre des organismes pour l’appropriation de certains projets, et même la compétition entre des leaders religieux.

Elles invitent leurs frères et sœurs noirs à suivre l’exemple des communautés juives dont l’entraide constitue leur force.  Elles souhaitent également qu’on commence à travailler à la base, dans les familles, pour changer cette mentalité, et que les enfants grandissent avec une nouvelle conception.

Quel avenir pour les communautés noires?

Les actions posées jusqu’ici par le gouvernement fédéral pour aider les communautés noires, inspirent confiance aux invitées.

Dorothy Rhau croit que ces gestes envoient un signal clair à plusieurs instances et institutions à propos de certaines difficultés que vivent des Noirs, que ce soit dans le domaine de la santé mentale ou dans l’entrepreneuriat. Elle fait référence à la somme de 221 millions de dollars débloquée récemment pour aider les entrepreneurs noirs.

On voit que ça bouge. Les institutions bancaires sont comme forcées à être plus réceptives envers les entrepreneurs noirs. On voit la différence. Il faut en profiter, car on ne sait pas ce qui pourra arriver avec un autre gouvernement”, anticipe Mme Rhau.

Cependant, ça ne suffit pas, enchaînent Dre Diallo et Carla Beauvais qui encouragent des mesures plus profondes pour adresser la question.

« Les annonces d’aide financière, c’est bien. Les organismes en ont besoin sur le terrain. Toutefois, il y a des enjeux structurants sur lesquels il va falloir réfléchir, comme par exemple, les difficultés liées au marché de l’emploi ainsi que les problèmes de société.», fait remarquer  la responsable du Gala dynastie qui met en lumière les réalisations des Noirs de la province.

Par ailleurs, la reconnaissance de l’existence du racisme au Canada est perçue comme un acquis majeur par les conférencières. Elles assimilent la réticence de François Legault à se prononcer clairement sur cette question, à une certaine dette envers sa base électorale sur laquelle il compte encore pour un second mandat.

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